Des tortues jusqu'en bas

 

"Remets-toi ignorer ce que tu sais, pour savoir comment tu le savais et savoir ton savoir."

 

Paul Valry

 

"Sur des centaines d'hypothses galement admirables quant la dmarche de l'esprit, une seule est vrifie par l'exprience."

Jean Fourasti

 

 

 

Bien que l'importance du fait n'ait t souligne qu'il y a peu par K. Popper, il y a toujours une rponse immdiate qui vient l'esprit, devant toute situation qui pose problme, qu'il s'agisse d'un vnement concret nouveau ou d'une difficult de rflexion. La plupart des gens s'arrtent cette rponse immdiate quand il n'y a pas vidence de son inadaptation, mais plus encore, une majorit des psychiatres et des psychologues, qui postulent "un savoir qui se contente de toujours commencer., commencer savoir pour n'y pas arriver" a reconnu Jacques Lacan dans une autocritique prononce en 1977 Bruxelles. En un mot, psychiatres et psychologues se centrent sur les "possibles", et ils adoptent en bloc et sans trop de critique, les ides de qui les a sduit. Ils ne se posent aucune question sur le pourquoi et le comment du progrs technique qui les fait vivre aujourd'hui.

 

Il y a pourtant de trs nombreuses  raisons qui font que la plupart  des rponses immdiates sont errones en situations complexes. G. Bachelard oppose avec raison "sa" vrification, l'esprit qui n'est fait que d'ides "essayes". Le vritable progrs de la connaissance consiste donc dans une correction d'erreurs premires, ce qui est le propre de l'approche scientifique. Ainsi s'explique que Bachelard ait pu galement dire,  en jouant sur le mot "exprience", que l'exprience scientifique contredit l'exprience commune. Ainsi s'explique galement la ncessit absolue de suivre le conseil donn par Paul Valry, et rappel en exergue.

 

Or, ce n'est pas seulement sur le plan des dcouvertes matrielles que la Science a fait une avance considrable depuis le dbut du XVIIme sicle. Cette avance se retrouve dans l'analyse thorique de la dmarche cognitive et scientifique, et par-l, dans l'analyse culturelle.

 

Les bauches tout fait remarquables de Mnodote, au IIme sicle AD, taient restes lettres mortes. C'est seulement vers 1680 que Robert Boyle a vraiment dcrit la mthode exprimentale que Lavoisier devait reprendre un sicle plus tard, et qui jette un jour entirement nouveau sur le sens de la nature et de l'acquisition des connaissances en gnral, en mme temps que se trouve gnre une mfiance vis vis du discours.

 

Le succs de l'approche exprimentale en physique, chimie et biologie au XIXme sicle prpara ensuite  la rvolution pistmologique introduite par  C.S. Peirce partir de 1883. Ce dernier condamna implicitement la logique de certitude d'Aristote, base sur une acceptation a priori de la validit des concepts et de vrits premires. Il montra que l'activit logique n'a de sens que devant le  constat du fait inexpliqu ou surprenant. Il faut alors formuler des hypothses cohrentes qui conduisent organiser une vrification exprimentale : c'est l que rside le seul intrt de l'hypothse. Si cette vrification est positive, il faut en tirer des conclusions seulement vraisemblables et non certaines. Les positions de Peirce doivent tre compltes par le principe de Duhem-Quine, rappel plus loin, en faisant remarquer que toute hypothse repose sur des hypothses plus fondamentales acceptes implicitement auparavant, selon un schma hirarchique et concentrique.

 

Le relativisme ne fit ensuite que se dvelopper, indpendamment de la rflexion de C.S. Pierce.

Hertz dmontra peu aprs que la cohrence des thories newtoniennes venait de ce que les concepts de masse, de temps, d'espace, utiliss par Newton taient dfinis selon ces thories, le tout reposant donc sur un circuit flottant en boucle ferme.

 

Les mathmatiques elles-mmes furent envahies, avec le thorme d'indcidabilit de Gdel. Mais auparavant, partir de 1904, P. Duhem avait commenc gnraliser le relativisme en affirmant qu'aucune assertion, en physique, n'est indpendante d'autres assertions. Ce sont probablement des motifs d'ordre religieux qui l'empchrent de gnraliser ce principe toute forme de connaissance, ce que fit W.V.O. Quine, quelques cinquante ans plus tard. L'ensemble de ces conceptions est qualifi dans les pays anglo-saxons de thse de Duhem-Quine, et a une trs large audience. Cette thse rejoint et complte le relativisme de C.S. Peirce. Toute connaissance nouvelle repose sur d'autres connaissances acquises antrieurement et appartenant d'autres domaines, souvent trs loigns. A la base, on tombe sur des axiomes indmontrables qui doivent temporairement tre accepts comme tels. C'est ainsi,  notamment, que ce sont les connaissances notre chelle humaine, qui prparent et conditionnent les connaissances aux chelles inaccessibles, celles du temps pass, du microscopique et de lastronomique. Le systme cognitif global est un rseau trs richement interconnect, mais flottant.

 

Une anecdote amusante, pour illustrer le relativisme culturel, attribue tort William James,  est rapporte en 1973 par Clifford Geertz dans "The interpretation of culture", mais avait probablement t diffuse auparavant : "Un ethnologue anglais rencontre un indien qui lui explique que le monde est pos sur une plateforme, elle-mme dpose sur le dos d'un lphant, qui est, quant lui sur le dos d'une tortue. L'ethnologue demande sur quoi la tortue est dpose et il lui est rpondu : "sur une autre tortue". L'ethnologue demande alors sur quoi est dpose cette autre tortue, et il lui est rpondu "Ah!!, Sahib, ensuite, ce sont des tortues jusqu'en bas!!!". Clifford Greetz reprend l'anecdote et lui donne une forte signification, en disant qu'il n'avait lui-mme jamais pu aller au fond d'une ralit propos de laquelle il avait crit quelque chose. "L'analyse culturelle est intrinsquement incomplte, dit-il, et pire encore, plus on l'approfondit, moins elle est complte."

 

 

Cette incompltude entrane comme consquence oblige, que la connaissance doit

demeure ouverte sur des corrections venir.

Encore faut-il s'assurer qu'il n'existe pas dj des corrections disponibles qui ont t ngliges. S'assurer d'tre bien aller jusqu'en bas, c'est donc notamment actualiser en permanence.

 

Claude Bernard a trs justement crit dans son "Introduction la Mthode exprimentale" :   qu'une thorie, pour rester bonne, doit toujours se modifier avec les progrs de la science et demeurer constamment soumise la vrification et la critique des faits nouveaux qui apparaissent. Si on considrait une thorie comme parfaite et si l'on cessait de la vrifier par l'exprience scientifique journalire, elle deviendrait une doctrine. Une doctrine est donc une thorie que l'on regarde comme immuable et que l'on prend pour point de dpart de dductions ultrieures, que l'on se croit dispens de soumettre dsormais la vrification exprimentale .

 

Au total, dans toute dmarche de connaissance, il faut renoncer aux certitudes, et se limiter la satisfaction d'avoir poursuivi l'analyse "jusqu'au bas d'aujourd'hui", en acceptant le fait que ce ne sera certainement pas "le bas de demain". Mais o trouver le bas d'aujourd'hui ?

 

Il me semble qu'un bon point de dpart consiste intgrer l'aboutissant du relativisme physique. L'laboration de la mcanique quantique a ouvert un point de vue tout fait nouveau qui apparat tout spcialement dans les analyses pistmologiques de Niels Bohr et Werner Heisenberg : "Nous devons nous rendre compte que nous ne sommes pas spectateurs, mais acteurs dans le thtre de la vie ".

 

 J'aurai tendance corriger partiellement cet aphorisme en disant que nous sommes simultanment spectateurs et acteurs au thtre de la vie en suivant Spencer-Brown :  Le travail d'Einstein, Schrdinger et autres, semble avoir conduit la ralisation d'une frontire ultime d'une connaissance du monde physique sous la forme d'un cran au travers duquel nous le percevons. Si certains faits de notre exprience commune de perception, ou ce que nous pouvons appeler le monde intrieur, peuvent tre rvl par une tude tendue de ce que nous appelons par contraste, le monde extrieur, alors une tude galement tendue de ce monde intrieur, rvlera en retour les faits initialement rencontrs dans le monde extrieur, car ce que nous approchons dans les deux cas, par une face ou par lautre, est leur frontire commune ". Encore faut-il prendre en compte les particularits fonctionnelles de "l'acteur" humain.

 

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De la tortue achillenne la tortue simonienne.

 

Ah! le soleil . . . Quelle ombre de tortue
Pour l'me, Achille immobile grands pas!

 

Dans le problme pos par Znon d'Ele puis repris par Lewis Caroll, Achille ne parvient pas rattraper la tortue, ni la course, ni dans une discussion logique. Par ailleurs, Clifford Geertz reconnat qu'il n'est jamais parvenu atteindre la tortue du bas. Qu'en est-il dans la vie relle ?

 

Un point trs important a t abord par Herbert Simon dans le cadre de "la rationalit limite".  Dans un premier ouvrage, "Administrative Behavior", H. Simon critique, sans prsenter beaucoup d'arguments les tudes de prise de dcision qui exigeraient une rationalit parfaite comme le voudrait, par exemple, la thorie des jeux de von Neumann et Morgenstern.

En dehors des modles artificiellement simplifis, H. Simon indique qu'il y a trs vite des limites psychologiques qui ne permettent de traiter les problmes en explorant compltement toutes les variables isoles et leurs combinaisons. A l'aide de nombreux exemples concrets, il montre que les dcisions, mme les plus importantes sont prises partir d'explorations trs limites.

 

Dans la suite de ses recherches, H. Simon parvient justifier cette attitude en la rattachant des "infirmits du fonctionnement crbral" :

 

-la constante de temps qui marque une opration crbrale lmentaire est de l'ordre de 50 ms, permettant seulement 20 oprations par seconde, comparer aux deux milliards d'oprations par seconde d'un bon ordinateur familial rcent.

 

-comme l'a fait remarquer Jean Fourasti, le cerveau ne fait qu'une opration la fois, alors qu'un ordinateur familial quip d'un processeur "quad" en fait simultanment plusieurs dizaines.

 

-la mmoire immdiate crbrale ne peut pas retenir plus de sept donnes, par exemple, sept chiffres qui se suivent dans le dsordre. Au del, le cerveau est oblig de stocker plus ou moins provisoirement les donnes, dans des systmes o la mmorisation est beaucoup plus lente, et quitte le domaine de la mmoire immdiate.

 

Pourtant, remarque H. Simon, le cerveau peut se montrer plus efficace que l'ordinateur, par exemple dans le jeu d'chec :

 

- c'est donc que le cerveau ne fait pas appel une exploration "tactique" complte, mais procde en choisissant des "stratgies" qu'il estime a priori efficace sans pouvoir en effectuer la dmonstration.

 

- le choix d'une stratgie rsulte d'une culture antrieure qui joue un rle aussi important que le droulement opratoire proprement dit, dans la prise de dcision.

 

Ces donnes s'intgrent parfaitement dans le principe de Duhem-Quine, et l'acquisition de connaissances nouvelles. Un problme nouveau ne peut tre abord que par le milieu, avec un grand nombre de prmisses acceptes sans preuve et un dveloppement limit d'hypothses. Biologiquement, il ne peut en tre autrement.

 

Dans une approche technique, le rsultat concret constituant la solution au problme pos, est le rgulateur final. Il en est tout autrement dans la recherche d'un progrs thorique cognitif, qu'il s'agisse du dveloppement individuel de l'enfant ou de l'adulte. Seuls, des critres subjectifs de satisfaction peuvent intervenir pour suspendre l'exploration tactique.

Chez l'enfant, la culture du groupe dans lequel il volue, assure une rgulation, et si l'enfant a les capacits suffisantes, le progrs s'effectue spontanment jusqu' l'assimilation des donnes culturelles les plus habituelles. C'est le "time binding" de Korzybski.

Une telle attitude n'est plus possible, la pointe de l'volution culturelle, et il demeure un choix faire entre plusieurs options contradictoires.

Ds lors s'ouvre le conflit entre la rigueur et les "mythologies" au sens de Roland Barthes. Il est vident qu'il y a, chez la plupart, des "blocages" subjectifs et affectifs qui limitent la rflexion. Seule, une recherche dlibre que je nommerai une "saine curiosit" peut aller au del de ces blocages. " Le premier prcepte est de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse videmment comme telle, c'est dire d'viter soigneusement la prcipitation  et la prvention.".

 

Il y a l un des thmes centraux de "L'introduction la mthode de Lonard de Vinci". Trs justement, Paul Valry condamne la spcialisation et montre que les grands esprits ont t universels : "Il serait facile de montrer que tous les esprits qui ont servi de substances des gnrations de chercheurs et d'ergoteurs, et dont les restes ont nourri, pendant des sicles, l'opinion humaine, la manie humaine de faire cho, ont t plus ou moins universels. Les noms d'Aristote, Descartes, Leibniz, Kant, Diderot, suffisent l'tablir.".

A la rflexion, Valry a supprim avec raison, le nom de Diderot, et je rajoute personnellement le nom de Valry.

Mais si ces esprits ont t universels, c'est avant tout parce qu'ils taient curieux,  refusaient de s'arrter leur propre domaine et aux ides toutes faites, et cherchaient aller plus loin.

 

Cependant la curiosit ne suffit pas. Il faut savoir l'orienter correctement puisque les limites du fonctionnement crbral ne permettent pas une exploration tactique complte. Comment donc aller plus loin ?

 

- un premier principe universel a t formul une premire fois en 1710 par Giambattista Vico, le pre du constructivisme, et doit tre respect. "Les choses correspondent toutes les unes aux autres de manire quilibre", dit Vico,  ce qui est une autre manire d'aborder la thse de Duhem Quine. L'important n'est donc pas de chercher tre le premier dans un domaine particulier, mais bien de s'efforcer tre second dans tous les domaines. Aucun domaine ne doit tre considr a priori comme tranger une approche, quelle qu'elle soit.

 

- le second principe, plus actuel, est d'appliquer l'aphorisme de Niels Bohr dj cit "Nous devons nous rendre compte que nous ne sommes pas spectateurs, mais acteurs dans le thtre de la vie." C'est donc dans la prcision des liens tablis entre notre propre nature, notre activit rationnelle, et le systme universel de connaissance que nous avons construit, qu'il nous faut chercher la tortue du bas.

 

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Il me semble que les progrs des neurosciences ont introduit une donne nouvelle en permettant de considrer exprimentalement lhomme psychologique, non pas seulement comme un sujet de connaissance, mais aussi comme un objet de connaissance, ce que P. Duhem s'tait refus faire.

 

Ce dernier avait en revanche remarquablement tabli une distinction entre une approche de la connaissance reposant sur des rgles rationnelles universellement acceptes, et un engagement mtaphysique  individuel et invitable, au-del des domaines que la science pouvait aborder. Mais Duhem avait mal plac la frontire en rejetant toute approche du fonctionnement mental dans la mtaphysique.

 

Cependant, loin de moi toute ide de rejet de la mtaphysique qui demeure un temps essentiel de la rflexion humaine lorsqu'elle accepte de se situer effectivement "aprs la physique", mais l'tude des mcanismes mentaux appartient aujourd'hui en grande partie au domaine de la Science exprimentale.

 

 

Trois approches me paraissent essentielles :

- la faon dont nous apprhendons le monde

- comment se construit le cerveau durant la priode prnatale, ce qui conduit prciser ce que contient le cerveau la naissance, ce qu'il peut et surtout, ce qu'il ne peut pas encore

- les mcanismes de la mmoire que je prsente par ailleurs (Mmoire et Cerveau, ou la nature de la mmoire), et ne reprend donc pas ici.

 

Cependant, je voudrais rappeler auparavant l'ultime formalisation de l'approche scientifique qui se rsume deux donnes essentielles :

-     la relation rptable dfinie par Jean Ullmo

-     le caractre transitif du discours ou de la parole, prcis notamment par Paul Valry

 

 

La relation rptable :

 

Ne peut tre retenue comme base d'une approche scientifique, que ce qui peut tre rpt volont. Cette rptition est la base mme de l'exprience scientifique : chaque fois que je verse une goutte de teinture de tournesol dans une solution acide, elle vire au rouge, ou alors jai le droit daffirmer quil ne sagissait pas dune solution acide. La rptition peut se rencontrer durant l'observation : chaque fois que je braque mon tlescope sur l'endroit o est suppose passer la plante Mars, je vois cette plante. "Il faut n'appeler Science, que l'ensemble des recettes qui russissent toujours. Tout le reste est littrature."( P. Valry, Moralits,1931)

 

En fait, le "toujours" est un peu de trop, mais lorsque Paul Valry a publi "Moralits", les travaux de Fisher et Gossett sur l'tude statistique des petits chantillons, taient encore confidentiels. La rptabilit parfaite s'applique en effet assez mal l'tude du comportement humain, mais il est possible de pallier cet inconvnient.

 

Rechercher la reproduction d'un comportement sur de nombreux individus, en comparant ventuellement deux groupes, diffrant systmatiquement sur une seule variable, est un quivalent de rptition qui peut affiner l'observation, et qui tend considrablement le champ des relations rptables. Par exemple, Meltzoff a tudi chez le nouveau-n, la reproduction sur le propre visage de ce dernier, de la mimique d'un exprimentateur. Partant de cinq mimiques distinctes d'exprimentateur, et demandant un examinateur indpendant de qualifier la mimique de l'enfant apparue dans les minutes suivant l'exposition, la classant selon l'une des mimiques d'observateur, il a trouv une correspondance de 50 60 % l o le hasard n'aurait d donner qu'une correspondance de 20 %. Le traitement statistique labor par Fisher et Gossett montre que la diffrence de 20 50/60 est "hautement significative" compte tenu de l'tendue de l'chantillon d'tude, mme si la rptition n'est pas parfaite. Toutes les tudes sur le trs jeune nourrisson, reposant sur des pratiques similaires, ont considrablement enrichi nos connaissances sur la naissance des connaissances. Je cite ces donnes en estimant que le champ des relations "rptables" a t ainsi considrablement accru dans les sciences humaines depuis 1980, ce qui dvalorise d'autant ce qui n'est pas une relation rptable, notamment l'appel l'anecdote ou l'interprtation rtrospective isole, la Dolto.

 

Le caractre transitif du langage :

 

La plupart des mots et les concepts qu'ils recouvrent sont totalement dfinis par d'autres mots, selon un processus hirarchis, ce qui est le vritable sens de la rflexion de Ferdinand de Saussure qui n'a jamais parl de structures ou structuralisme, mais bien d'un systme d'interconnections du sens des mots.

Si on essaie alors "d'aller jusqu'en bas", on trouve  deux types de mots plus fondamentaux que les autres :

 

 

- les mots multiordinaux, selon la dfinition de Korzybski, comme  et , ou , ni ,

faux , vrai ou mme cause , effet etc, qui sont en fait des mots de liaison qui apportent une correction ou une signification supplmentaire une proposition. Ce sont de simples liens logiques, dont la signification dpend des lments relis.

 

-  des mots semi-abstraits paraissant avoir une signification propre. Il est facile de dmontrer que ces mots dcrivent en gnral au dpart, une action humaine non verbale. Comme le fait remarquer Jean Ullmo, le terme de longueur n'est pas premier mais il est une simple quantification secondaire de l'activit de l'arpenteur qui avait dbut antrieurement. C'est donc le terme "arpenteur" qui est "au bas de l'chelle", avant le terme  longueur , et qui dcrit l'individu qui agit en vue d'obtenir une mesure dite secondairement de longueur.

 

 

Tout le discours se rsout alors ceci, comme la dit P. Valry :

- en ceci que je touche du doigt en prononant un mot

- en cela que je fais ou mime en prononant un mot.

J'y ajoute :

- en cela que fait ce que je touche du doigt en prononant des mots.

 

Avec Paul Valry, je crois trs fermement que le secret de la pense solide rside dans la dfiance des langages, que le langage est plus propre la posie quՈ lanalyse.

 

Indirectement, le dveloppement des neurosciences devrait conduire au rejet de toutes les formes masques de ralisme platonicien. Il y  l en puissance, une rvolution pistmologique aussi capitale que celle introduite par Thals lorsquil contesta lexplication des phnomnes naturels par lintervention des dieux. Ce nest malheureusement pas pour demain :  Personne ne croit plus aux Ides de Platon, mais cette mythologie intellectuelle a pris rang dans les moyens de pense de tout le monde . Jajouterai quau premier rang de ce  tout le monde  on trouve malheureusement la majorit des psychologues et des psychiatres franais qui trouvent l le moyen darrondir leur fin de mois.

 

Il rsulte de tout cela, que le discours ne peut tre la source de connaissances gnralisables nouvelles, except dans la connaissance rciproque de deux personnes, l'une par l'autre, en dialogue de rsonance. (R. Thom, 1968).

En dehors de ce cas particulier, le discours  rsume seulement les connaissances acquises antrieurement, et permet de les mobiliser aisment pour soi, ou pour les transmettre autrui. L'activit exprimentale humaine non verbale, dmontrant la rptabilit, est la source unique du dveloppement de la connaissance.

 

En dfinitive, la dmarche "jusqu'en bas" et le dveloppement des connaissances doivent tre assurs en dehors du discours :

- par l'exploitation des relations rptables nouvelles, dcouvertes plus ou moins par hasard

- par l'approche exprimentale des hypothses implicites qui demeurent ouvertes comme, par exemple, les principes de complmentarit et d'incertitude de la mcanique quantique

- par l'tude des mcanismes crbraux humains l'origine des connaissances. C'est ce dernier point que je vais tenter de dvelopper.

 

 

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De quelle faon apprhendons nous le monde ?

 

La perception du monde s'est effectue bien avant que puissent tre analyss les mcanismes qui assurent cette perception. Ainsi s'explique le dcalage colossal qui existe aujourd'hui entre la conception du monde de tout un chacun et la dmarche "jusqu'en bas" qui essaye de prendre en compte la connaissance neuro-psycho-physiologique des mcanismes de perception

 

A) Nous ne pouvons percevoir puis connatre, que ce qui entre en contact avec nous.

 

Cette intuition gniale de Dmocrite est aujourd'hui totalement dmontre, mme s'il n'est plus fait appel au contact avec les "atomes" conus par Dmocrite. Ce sont les rayonnements, les vibrations, les diffusions gazeuses, la convection, qui supplent  et compltent le contact physique direct du toucher.

 

Spencer-Brown l'a bien exprim, mais de faon encore incomplte, comme je l'ai rappel plus haut  : tout ce que nous approchons est la frontire  commune entre nous et l'environnement."(laws of form, 1969)

 

B) Il en rsulte que ce que nous pouvons connatre n'est pas le monde lui-mme mais les transformations que nous subissons nous-mme au contact du monde.

 

A titre d'exemple, ce que nous apprcions n'est pas la temprature d'un objet en contact, mais la temprature de notre peau qui a t modifie par ce contact. Ainsi s'explique qu'un corps  trs bon conducteur thermique paraisse plus froid ou plus chaud qu'un corps mauvais conducteur temprature gale.

 

Ce que nous entendons ne sont pas des vibrations ariennes ni mme des vibrations du tympan, mais les dcharges nerveuses des cellules de la cochle. S'il y a des modifications durant le transfert entre l'air et la cochle, nous ne les percevons pas. Ainsi s'explique que nous accordions peu prs la mme intensit sonore une voix mise dans un silence durable et total, et lorsqu'il y a un bruit de fond trs lev, alors que dans le second cas, l'intensit proprement physique peut tre dix mille fois plus leve que dans le premier cas.

 

 La couleur que nous croyons voir n'a pas d'existence physique en tant que telle. Ce que nous "voyons" est le rsultat de trois dcharges diffrentes de trois types de cnes de la rtine, combines ensuite par les centres nerveux, calculant la couleur moyenne de l'ambiance, et colorant les objets par rapport cette ambiance. L'environnement n'est pas color en soi.

 

L'odorat est un exemple tout aussi significatif. Nous ne sentons pas le monoxyde de carbone que nous qualifions d "inodore", et dtectons immdiatement l'hydrogne sulfur qui nest rien dautre que des atomes dhydrogne et de soufre, comme le premier nest rien dautre que des atomes doxygne et de carbone. La diffrence ne peut donc venir que des rcepteurs olfactifs. Le qualificatif "inodore"  utilis en chimie nest pas relatif au corps concern mais lolfaction.

 

De proche en proche, ces principes marquent les conceptions cognitives les plus complexes et les plus abstraites, puisque ces conceptions ne peuvent exister que par une "rflexion" sur le contact avec l'environnement.

 

C)Le mcanisme physique de la transmission d'information l'chelle molculaire traduit trs exactement cette double ralit.

 

Comme je l'illustrais dj en 1989, (fig), les informations venues du monde extrieur, l'chelle de la cellule comme celle de l'organisme entier, se font sans rupture de frontire, respectant donc les deux principes exposs ci-dessus et la notion de clture oprationnelle, postule par Maturana et Varela.

 

Des microstructures  de surface spcialises sont dformes sur leur face extrieure par le corps tranger porteur d'information. Lorsqu'un modulateur l'autorise, la dformation est transmise la face intrieure par un effecteur  qui induit une modification d'un cycle continu d'assimilation interne. Ce que nous ressentons n'est pas le corps tranger externe, mais la modification interne du cycle d'assimilation.

 

 

 

R.I.S. 3,3, pg 277. Paris, 1989. Tir de Biochimie Dynamique, J.P. Borel, Paris 1987. Comparez avec le schma de S.F. Scott, 2006, en fin de texte.

 

 

 

D)Un rcepteur sensoriel lmentaire ne dit pas "quoi".

 

C'est peut tre le point le plus fondamental dans la descente jusqu'en bas. Le principe en a t formul par Joachim Muller vers 1830, et il a t totalement dmontr et prcis depuis : un rcepteur sensoriel lmentaire donne une rponse identique et unique, (un seul bit, dirait un informaticien) quelle que soit la nature de l'excitant, donc quel que soit le spectacle ou l'vnement perus, ou alors il ne rpond pas. Ce bit unique ne correspond pas une particularit du monde extrieur mais lenveloppe de nos comportements possibles. Il e rsulte quen fin de comptes, toute connaissance est relative ce que nous sommes. Il importe assez peu, car comme le rappelle Spencer Brown, la forme ne sert quՈ distinguer. 

Par ailleurs et en dfinitive, la varit d'une perception ne peut trouver son origine dans le rcepteur sensoriel considr isolment, mais dans lensemble des rcepteurs sensoriels excits diffremment au mme moment par un mme vnement.

 

Il existe quelques cent millions ou plus, de rcepteurs lmentaires, et ils diffrent tous les uns des autres, soit en raison de l'emplacement, soit sur le plan de la sensibilit aux diffrents excitants physiques. Ainsi, un cne de la rtine rpond de faon identique la pression (le coup de poing qui fait voir 36 chandelles), aux vibrations, aux variations de temprature, au passage du courant lectrique, au rayonnement, mais le seuil de rponse pour un rayonnement de frquence prcise, est, en terme d'nergie, des milliards de fois plus bas que pour les autres excitants, en dehors des rayonnements de frquence voisine. La couleur ne provient pas seulement dun cne excit isolment, mais de lՎtat dexcitation conjointe des cnes voisins. Lexcitation dun mme cne gnrera plusieurs couleurs diffrentes en fonction de lexcitation des cnes voisins.

 

Se poserait alors un problme thorique de computation : comment dfinir dans l'instant une perception globale par confrontation de plus de cent millions de donnes se renouvelant environ 10 fois par seconde, avec une constante de temps dans le fonctionnement crbral qui est au mieux de vingt millisecondes ? Une computation strictement srie est videmment impossible.

 

La solution adopte par la Nature au cours de l'volution semble bien avoir t celle-ci : un traitement immdiat essentiellement en parallle avec un nombre trs limit d'tages sris. Le mcanisme est extrmement efficace et permet des discriminations perceptives trs fines. L'organisation des aires perceptives assurant ce mcanisme de traitement en parallle, est principalement inne, et donc aucun apprentissage pralable n'est ncessaire, contrairement ce que pensait Piaget.

 

Mais il y a une consquence capitale. Ce que nous "connaissons" du monde n'est donc pas "le monde en soi", mais le rsultat d'une laboration crbrale extrmement spcifique et particulire, parmi un nombre considrable d'laborations diffrentes thoriquement possibles. Protagoras avait donc raison, qui affirmait que l'homme est la mesure de toutes choses. Cest galement la notion extrmement riche de  own world , postule par Georges Lerbet ( 1997)

 

 Par ailleurs, il faut encore noter que "nous pouvons observer et voir ce qui se passe dans notre tte, et nous ne pouvons observer ni voir rien d'autre. Le ciel toil que nous fait connatre la sensation visuelle est l'intrieur de nous. Le ciel toil auquel nous croyons est infr.(B. Russell)."

 

"La perception n'est pas une analyse passive d'images projetes sur une sorte d'cran antrieur, elle ne s'labore qu' la faveur d'une exploration active qui, chaque fois, construit le monde peru comme une sorte de modle hypothtique du monde rel." (Boisacq-Schepins et Crommelink, Louvain, 1993).

 

Il y aurait encore lieu de citer Henri Poincar : "La nature nous parat enferme dans des cadres que nous nommons le temps et l'espace ; en fait, ce n'est pas la nature qui nous les impose, c'est nous qui les imposons la nature parce que nous les trouvons commodes."

 

L encore, on retrouve l'intuition gniale de Dmocrite qui avait dcrit une transcription globale partir des "simulacres", et qui ncessitaient que ceux-ci soient ensuite interprts par l'intellect.

 

Signifier une sensation revient donc en fin de compte identifier les rcepteurs sensoriels qui ont t excits par un vnement, puis rflchir sur le sens donner cette excitation.

 

En conclusion, "la connaissance" du monde n'est nullement le monde, mais une construction subjective, une faon d'tre du cerveau (a mode of itself en anglais, G. Edelman, prix Nobel,  1978)  qui ne peut trouver sa raison d'tre que par son utilit sur le plan pratique, d'une prvision de rptabilit. La description du big bang et des premiers temps du monde ne  dpasseront le schma  seulement "commode",  et ne prouveront leur utilit que le jour o elles seront reproduites exprimentalement. La connaissance du monde une chelle astronomique exprime en mots et formules, est seulement un moyen commode pour rsumer et donc transmettre ou mobiliser les donnes exprimentales recueillies.

 

Comme l'a trs bien dit Korzybski ds 1933, donc bien avant que le progrs des neurosciences ne valide totalement ce point de vue, les mots ne sont pas "la chose" dont on parle, la "carte" n'est pas le "territoire", mais si la carte est correcte, elle a la mme structure formelle que le territoire, ce qui rend compte de son utilit, et seulement de son utilit. Nous savons aujourd'hui que l'aphorisme de Korzybski ne s'applique pas seulement aux mots, mais galement aux images perceptives

 

 

E) Le principe Richalet

 

Cest une autre faon de considrer la connaissance, cependant trs voisine de celle de Spencer_Brown. Le point fixe de dpart est la perception, surtout et toujours initialement, la perception visuelle. Mais une mme perception peut correspondre une multitude dՎvnements extrieurs possibles, chacun deux correspondant une interprtation intrieure propre et spcifique. Cest une meilleure prcision des mcanismes dinterprtations qui permet de limiter le nombre dՎvnements vraisemblables, et cest la meilleur dfinition des vnements qui permet de mieux dfinir les mcanismes internes de la perception et leur interprtation.

Je dois ce principe essentiel mon ami Jacques Richalet, ce qui me conduit lappeler principe Richalet.

Cest ainsi le colorimtre qui a permis de dfinir la couleur indpendamment de limpression colore. En retour, cette valuation indpendante de la couleur a permis de dcouvrir le mcanisme interne de constance de la couleur, en dpit de lambiance, qui favorise la reconnaissance dun mme objet dans des ambiances diffrentes.

 

F) La clture organisationnelle

 

Ce principe, mis en avant par Maturana et Varela est encore plus important que la notion dautopose, qui est une consquence oblige de la clture. Dans le dveloppement de la Pense, la notion de clture organisationnelle traduit une rvolution aussi importante que le  contact  de Dmocrite, en venant expliquer le pourquoi du rle du contact.

Selon les auteurs, toutes les  choses vivantes , au sens donn par Bateson, sont enfermes dans une clture qui contrle totalement tous les changes avec lenvironnement, compatibles avec lintgrit de ces choses.

Sur le plan de la connaissance, cela signifie que toute donne cognitive externe doit tre pralablement assimile en quivalent cognitif interne avant de pouvoir tre utilis.

Cette notion de clture, trs fortement taye sur le plan biologique, condamne donc tout ralisme au sens philosophique ou platonicien du terme.

 

Comme toute forme didalisme pralable lexprience se trouve galement rfut par la biologie, il ne reste plus comme cohrente que la construction autopotique  de formes mentales propres lindividu. Un phnomne de rsonance, au sens dfini par Ren Thom, permet cependant tout individu  vivant  capable, de comparer des formes mentales proposes de lextrieur par un tiers, ses propres constructions autopotiques.

Ce phnomne de rsonance sՎtablit spontanment sur toutes les ides de  LՎpoque . Cest le time-binding, cher Krorzybski, qui nest nullement contradictoire avec la notion de clture, mais exige une histoire individuelle antrieure.

 

Les consquences sur  la philosophie  sont considrables.

 

G) Les piges du langage

 

Korzybski en 1933, avant Clifford Geertz, crivait que le langage et la culture ont de trs fortes dpendances rciproques. Or le langage offre une possibilit de propositions nouvelles beaucoup plus vaste que la situation exprimentale, y compris les jeux de mots faciles comme "J'ouie sens" pour jouissance, la base de la problmatique lacanienne. Parmi ces propositions, et en dehors de toute vrification, il est donc oblig que le plus grand nombre des propositions soient errones (J. Fourasti, exergue). Le mcanisme du contrle de la mmoire long terme fait que les propositions "plaisantes",  vraies ou fausses mais correspondant des motivations personnelles, ont beaucoup plus de chances d'tre retenues. Survient ensuite l'oubli des conditions dans lesquelles la proposition a t labore. De ce fait, ce qui n'tait qu'une proposition devient une certitude. Le mythe s'installe, qui est une hypothse dont on oublie qu'elle tait telle. Ainsi naissent les "erreurs premires" de Bachelard et Gonseth, qu'il est ensuite trs difficile d'vacuer. Roland Barthes lui-mme, "homme de lettres" par excellence, le reconnat. A titre d'exemple, Marie Curie a dcouvert exprimentalement la radioactivit, mais elle a introduit l'erreur que la radioactivit "ne pouvait pas tre nocive", et la correction de cette erreur a demand plus de trente ans, responsable auparavant de nombreux accidents qui auraient pu tre vits.

 

Au total, ce que nous appelons le monde ou l'image du monde, n'est qu'un recueil htroclite rassemblant des observations bien conduites et articules, associes des erreurs invitables. Aller jusqu'en bas, c'est retenir que la connaissance humaine du monde n'est rien d'autre  que la tentative de faire que les choses correspondent les unes aux autres de manire quilibre. C'est un schma provisoire dont la qualit est dmontre par l'utilit. A notre chelle, ce schma se trouve renforc et valid par ce que Winston Churchill, cit par Popper, appelait des relevs croiss. Mais au-del de notre chelle dans le temps et l'espace, la circonspection systmatique est de mise.

 

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Les mcanismes crbraux humains l'origine des connaissances

 

En 1710, Giambattista Vico crivait galement, que nous ne connaissons vraiment que ce que nous avons fait. A dfaut, il nous faut connatre au moins comment une chose nat et comment elle se fait.

 

            En 1970, Franois Jacob prcisait dj que l'information A.D.N. contenue dans l'oeuf initial, ne pouvait en aucun cas expliquer elle seule, l'organisation de l'individu la naissance. L'homonculus mental, implicitement postul par la psychanalyse, n'est pas plus cohrent que l'homonculus  physique postul par Hartsoeker en1694. Les travaux ultrieurs n'ont fait que confirmer ce point de vue. La quasi-totalit des gnes prsents dans l'oeuf, correspondent des fonctions universelles pour les organismes biologiques. Par ailleurs, le gne n'est qu'un "mot" qui n'acquiert une fonction qu'en rapport avec la "phrase" qui le contient. Le gain d'ordre durant le dveloppement prnatal, lors du passage de l'oeuf initial au nouveau-n, est donc considrable.

 

 

Plusieurs hypothses ont t proposes pour expliquer ce gain d'ordre :

- certaines se rsument des influences extra-utrines. En fait, il est facile de dmontrer qu'il n'y a pas sur ce plan, de grande diffrence entre le dveloppement vivipare et ovipare. Or, l'absence de tout organisateur extrieur est manifeste chez l'ovipare.

- toutes les hypothses de prforme ou de droulement d'un programme pralable, sont invalides dans le sens prvu par Franois Jacob. Cela enlve tout crdit une explication par une maturation indpendante de l'exprience.

 

En fait, les explications qui tiennent le mieux la rampe aujourd'hui, sont celles qui rattachent le gain d'ordre uniquement la mmorisation d'une "rflexion" du sujet sur son activit propre durant le dveloppement. "Pour devenir un embryon, vous avez vous construire vous-mme, partir d'une seule cellule"(Scott F. Gilbert, 2006)

 

L'ensemble de la chane ADN ne constitue en aucun cas un programme qui spcifierait ds le dpart, les tapes successives d'un dveloppement. L'oeuf doit plutt tre considr comme un couple lecteur-dictionnaire, comme Racine qui rechercherait, un par un, les mots initialement isols, utiliser pour crire une tragdie nouvelle par combinaison de ces mots. Dans cette comparaison, manque le fait que la lecture du dictionnaire et le choix des mots, seraient totalement dtermins par le dbut dj crit de la tragdie, qui constituerait une seconde mmoire rsumant le vcu antrieur. Manque galement le fait que 4/5me des "mots" ADN, sont des mots multiordinaux au sens de Korzybski.

 

Il y a obligatoirement un certain nombre de "mots" qui sont spcifiques. Sinon, on ne voit pas pourquoi un uf de souris ne donne pas parfois naissance un lphant, mais ma connaissance, aucun travail actuel ne dfinit cette spcificit. En revanche, je retiens le mot de J.J. Watson, le pre de la double hlice, dans son dernier ouvrage (2007) : ce sont des diffrences dans la rgulation plutt que dans l'identit des gnes qui dterminent les phnotypes.

 

De ce fait, ce qui remplace une prdtermination totalement dfinie de dpart qui est invalide par les connaissances actuelles, est une succession de rflexions sur l'activit prsente, authentiquement cratrice de nouveauts et non inscrites initialement. C'est la raction circulaire de Baldwin et Piaget,  ou "the activity-dependant development" des auteurs anglo-saxons actuels. Il s'agit de l'application au dveloppement prnatal d'un mcanisme universel : un organisme est perptuellement soumis des dsquilibres par les fluctuations de l'environnement, ce qui impose en retour un rquilibrage (Claude Bernard). La mmorisation des conduites internes ayant  rtabli  l'quilibre, assure le gain  d'ordre.  "La construction de  l'embryon est comparable un enchanement de thormes gomtriques o chacun est rendu ncessaire par  l'ensemble  des  prcdents,  sans  tre  contenu  d'avance  dans  les  axiomes  de  dpart(Waddington, 1964)". Cela n'est nullement contradictoire avec le fait que deux ufs initialement identiques dans les moindres dtails, donneront obligatoirement deux phnotypes parfaitement identiques. C'est le lien obligatoire dj dcrit par Claude Bernard entre l'autonomie et le dterminisme le plus strict.

 

Au stade de l'oeuf, les risques de dsquilibre lis aux modifications induites par le milieu ambiant extrieur l'oeuf, sont rduits au minimum. Ce sont donc les interactions entre sous-systmes qui provoquent dsquilibres et rajustements. Les seules significations acquises rsultent de ces interactions. Aucun lment du milieu extrieur, physique ou social, ne peut intervenir pour modifier positivement le dveloppement, et y laisser une trace, sauf trs partiellement la pesanteur.

 

Plusieurs consquences essentielles doivent tre tires de ce schma :

 

-le cerveau la naissance ne peut  contenir aucune orientation comportementale, aucune donne concernant une relation avec le milieu ambiant, physique ou social, qui aurait t acquise durant le dveloppement prnatal. Comme par ailleurs, l'information contenue dans l'oeuf initial est des plus rduites, il ne peut y avoir, avant une relation avec le milieu ambiant, aucune orientation comportementale rglant les relations avec ce milieu. Laplanche et Pontalis l'avaient pens, il y a longtemps (1964), tentant de substituer l'universalit du vcu des nourrissons la notion freudienne de la transmission hrditaire d'une histoire ancienne. Ils n'ont obtenu aucune coute, et pour cause. Seuls les psychanalystes pouvaient tre intresss par la question, et bien peu nombreux taient ceux qui taient prts renoncer leur homonculus mental, de Mlanie Klein Anna Freud, en passant par Winnicott.

En fait, une comparaison partielle pourrait tre faite entre le nouveau-n et un ordinateur neuf dans lequel aucun programme na encore t introduit. Tous les mcanismes  hardware sont prsents et prts agir, mais en revanche, comme l'ordinateur neuf, le cerveau est pratiquement vide de significations. Ainsi se trouve implicitement condamn tout ce qui se rapporte aux fantasmes originaires  freudiens, ou linconscient langagier lacanien.

Toutes les connaissances se rduisent un complment acquis de lorganisation crbrale qui doit tre totalement repris pour chaque individu aprs la naissance.

 

- le constructivisme n'apparat plus aujourd'hui comme une option, mais comme une ncessit. Sur la base dun systme dont le fonctionnement peut tre dcrit en termes neurophysiologiques, s'difie un "second systme" de significations qui rsument les expriences de chaque sujet au contact de l'environnement. Bien entendu, contrairement au "second systme de signalisation" postul par Staline, ce second systme est construit par le sujet lui-mme, impliquant certes l'existence d'un milieu social, mais sans "dterminisme social", et un milieu social principalement efficace par sa seule prsence, soffrant aux initiatives.  Je nenseigne rien mes lves, dit Einstein, jessaie simplement de crer les conditions dans lesquelles, ils peuvent apprendre. 

 

 

Thoriquement, il y a deux options constructivistes :

 

- la fonction organisatrice de la construction est impute l'habitude et  trouv dans la rptition des comportements en rponse aux stimulations de lenvironnement. Ce sont donc les occurrences des vnements rpts qui fixent une structure de la construction qui chappe linitiative du sujet.

 

- cette fonction organisatrice est attribue une rflexion du sujet sur les rsultats de son fonctionnement mental, qui seffectue en deux temps, un temps pr-linguistique puis un temps linguistique.

Tout dmontre que seule la seconde option est cohrente.

 

Le temps pr-linguistique :

 

Il  est permis par l'organisation des aires visuo-perceptives, fonctionnelles ds la naissance, contrairement ce que pensait Piaget. Le contour des objets est accentu, et donc leur opposition l'environnement est spontane et immdiate. Il en rsulte que le "monde" du nourrisson est longtemps un monde d'objets distincts. Ces objets sont initialement seulement reconnus et diffrencis, sans liens entre eux. La signification apparat lorsque l'objet peru est secondairement rattach rgulirement un "emploi", comme par exemple le biberon pour lalimentation, ou plusieurs emplois, comme la mre. Les significations n'existent donc pas a priori ou ontologiquement, mais sont dduites d'un vcu intgr et jug.

Les objets et les conduites usuelles ont tendance constituer des entits plus facilement vocables en tant que tels, les schmes piagtiens. Ces schmes sont mobilisables et peuvent sinsrer plusieurs dans des ensembles complexes. Il en rsulte : a) une bauche de liens de catgorisation des diffrents objets, b) une bauche de globalit dessinant un "monde", opposant un "moi" et un "non-moi". Celui-ci est lui-mme divis entre des "autres comme moi" et un monde physique, c) une intelligence perceptivo-motrice pouvant articuler les schmes dans l'instant.

 

Le dveloppement pr-linguistique est initialement le seul prsent. Il continue se dvelopper bien aprs l'apparition du langage, notamment par l'laboration d'une gomtrie reprsentative du temps et de l'espace, qui est une "rflexion" sur le fonctionnement prexistant des aires visuo-corticales. Dans cette laboration, il arrive un moment o le temps linguistique devient indispensable, thories de la Relativit et Mcanique quantique, car la reprsentation perceptive devient totalement artificielle ; c'est la base du Principe de Correspondance de l'Ecole de Copenhague.

 

D'une faon gnrale, au sens o l'entendent Gopnik et al (The scientist in the crib, 2000), les faits premiers peuvent conduire des "thories", mais ces thories ne sont rien d'autres que des gnralisations empiriques. La situation change totalement lorsqu'une thorie est apprise directement par le langage, alors fortement indpendante de faits rellement vcus qui sont en quelque sorte, court-circuits. Paralllement, apparaissent des risques d'extrapolations errones  et d'interprtations dfectueuses qui sont considrables en l'absence de vrifications exprimentales.

 

 

Le temps linguistique :

 

 

Il permet d'incorporer directement, et sans exprience propre, la "connaissance du monde" d'autrui, venant de l'entourage familial et de la culture du groupe. Ce temps linguistique apparat alors que le jugement est encore embryonnaire. Aucune diffrentiation n'est donc possible entre les laborations intressantes et les erreurs premires, ce qui justifie le time-binding de Korzybski et l'interprtation des cultures de Clifford Geertz.

D'une faon gnrale, une hypothse n'est telle que si le sujet qui l'met, a conscience qu'elle est telle. Le bb a donc des "thories" sur le monde, mais pas d'hypothses. L'hypothse nat vers douze ou treize ans d'ge mental, avec l'apparition  du sens du "possible", oppos au "certain" et "l'impossible", ce qui ne peut valoir que sur le plan linguistique. Seuls, un nombre extrmement limit d'lus, parviennent au stade de la manipulation correcte de l'hypothse dans le domaine des sciences humaines.

 

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Au total, la tortue du bas n'est pas caractrise par un contenu, mais par une attitude qui rejoint le courant sceptique de Pyrrhon et de Mnodote, et qui inclut  :

- une grande mfiance vis vis de tout  Matre pense et de son discours, et mme une condamnation de toutes les formes de discours premier. "La science, dans son besoin d'achvement comme dans son principe, s'oppose absolument l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de lgitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui fondent l'opinion, de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort. L'opinion pense mal, elle ne pense pas, elle traduit des besoins en connaissances. En dsignant les objets par leur utilit, elle s'interdit de les connatre. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la dtruire. Elle est le premier obstacle surmonter. (G. Bachelard, 1938 , F.E.S, chapitre premier, 2 me page)"

- la ncessit absolue de remonter (ou descendre !!) toujours jusqu'aux bases fondamentales de la connaissance actuelle et de la rflexion, les mieux tablies, quel que soit le sujet abord. Cela inclut une mise jour constante et l'acceptation de l'existence obligatoire d'erreurs premires dans toute thorie, erreurs qui ne seront identifies et corriges que par la suite.

"La connaissance du rel est une lumire qui projette toujours quelque part des ombres. (G. Bachelard, 1937)"

-       le primat d'une approche exprimentale base sur la dtermination de relations rptables.

 

Figure :

 

Mcanisme de la communication entre cellules en 2006. 20 ans aprs, le schma de 1987 dessin la page 8, demeure totalement valable.

 

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Science et mtaphysique

 

"nous pouvons observer et voir ce qui se passe dans notre tte, et nous ne pouvons observer ni voir rien d'autre. Le ciel toil que nous fait connatre la sensation visuelle est l'intrieur de nous. Le ciel toil auquel nous croyons est infr.". Cela ne prouve en rien qu'il n'y a rien d'autre, et il est mme absurde de le penser.

 

Quelle que soit la tortue tout en bas, elle flotte en l'air, et il faudrait se garder de l'oublier. Notre horizon cognitif est irrvocablement born aux choses qui peuvent tre relies les unes aux autres, et que nous pouvons saisir dans notre conscience. Nous pouvons faire dessus, toutes les manipulations opratoires que nous voulons, cela n'y change rien. Nous pouvons exprimer notre connaissance en donnes purement formelles qui dpassent nos mcanismes perceptifs, mais il n'empche que les donnes traites ont exig auparavant un recueil perceptif, indlbilement marques par les particularits de notre cerveau, et donc relatives lui.

En un mot, Duhem s'est tromp sur un point, mais il avait totalement raison sur l'autre. Notre fonctionnement mental n'chappe pas l'approche scientifique, mais celle-ci est inluctablement borne dans les limites de notre "own world" selon la belle expression de Georges Lerbert. Au del, il y a le domaine infini et ouvert, de la croyance, ou celui de la mtaphysique, ce qui revient au mme.

 

Il n'y a que deux restrictions apporter :

- il faut se soucier d'avoir puiser l'intgration de l'approche scientifique pour viter des contradictions inconcevables. Il faut donc avoir conscience de bien se situer "aprs" la Physique.

- il faut prendre garde pouvoir relier entre eux de faon cohrente, tous les principes ponctuels de croyance.

 

Une question d'thique :

 

Lorsqu'une proposition est prsente autrui comme scientifique, la recherche de la tortue du bas s'impose d'un point de vue thique, aussi bien que d'un point de vue rationnel. Il importe de communiquer autrui, toutes les raisons qui nous ont fait intgrer cette proposition.

 

La situation est toute autre sur le plan de la croyance. D'un point de vue thique, le point essentiel est de reconnatre que l'autre a pu faire des choix mtaphysiques diffrents des ntres, sans qu'il y ait un moyen de dpartage si les principes de cohrence interne ont t respects.

C'est donc la tolrance de principe qui doit rgner.

 

La frontire entre la science et la mtaphysique est mobile :

 

De ce fait, cest ncessairement sur cette frontire que se situent les tortues du bas. Lhistoire culturelle rvle que de nombreux problmes qui semblaient initialement du domaine de la croyance et de la mtaphysique ont pu tre abord par la Science. Cest aujourdhui le cas du fonctionnement crbral humain, et il est devenu impossible de laisser la croyance, le choix entre Descartes et Gassendi, dans un conflit apparu de faon moderne  au XVIIme sicle, mais rsumant 20 sicles dopposition entre Dmocrite dune part, Platon et Aristote dautre part.

Le XVIIme sicle a bnficier de lՎchec relatif de la scholastique, du triomphe de lhumanisme italien et dus scepticisme strile de Montaigne. Il peut tre illustr au mieux par le conflit entre Descartes et Gassendi.

 

Le ralisme de Descartes, implicitement ou explicitement prend deux aspects :

-       le ralismes des ides, concepts ou apparents qui auraient une existence propre indpendamment des sujets qui les manipulent. Cest probablement Alain Connes qui a t rcemment le plus loin dans ce domaine, mais laffirmation  Je pense comme je suis  nest cohrente quau travers de laffirmation dun discours premier.

-       le ralisme des choses qui postule que les choses ont des proprits en soi qui seraient accessibles indpendamment des particularits danalyse de lobservateur

 

Lempirisme de Gassendi prend deux aspects, prcis avec beaucoup de retard par Korzybski :

-       les ides, concepts ou apparents sont entirement construits par lhomme partir des donnes sensibles recueillies par le cerveau, et lie aux particularits du fonctionnement crbral. Il ny a pas dՐtres abstraits, mais seulement des activits dabstraction.

-       les choses ne peuvent tre dfinies quՈ partir des proprits que leur attribue lobservateur, et qui dpendent du fonctionnement de cet observateur. Il en rsulte que la carte nest pas le territoire, et quune identit de structure entre les deux, na un critre dutilit.

 

La Science permet aujourdhui, me semble-t-il,  de trancher en faveur de Gassendi et de Korzybski

 

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